Mardi 8 mai 2012 2 08 /05 /Mai /2012 18:43

L'entrée au Panthéon est le fruit d'une longue réflexion politique, y entrer par la grande porte nécessite d'être mort et d'avoir bien servi la nation. Mais notre Panthéon personnel ne souffre pas de limitation, les tombes comme les photos y sont légions et les arbitres solitaires loin de toutes discordes. Certains y entrent, d'autres pas, mais chacun qui s'y trouve n'en sort jamais. Je n'ai besoin de personne pour désigner du doigt l'étagère où se trouvent Au dessous du Volcan de Malcom Lowry, Crime et Châtiment de Dostoïevski, L'Adieu aux Armes d'Hemingway, Central Europe de Vollmann, Moby Dick de Melville, American Psycho de Ellis, et quelques autres dont l'inventaire ne trouve pas sa place dans ces quelques lignes. Mais je veux pourtant y faire une nouvelle entrée : Warlock de Oakley Hall.

Nous voici dans un Western pur jus (adapté à l'écran en 1959 sous le titre de L'homme aux colts d'or) dont la matière trace les lignes d'une humanité vacillante où les seules richesses à se partager se résument entre les chevaux, le destin, l'orgueil et l'honneur. Le parti pris de Hall est de nous faire vivre ces quelques mois d'enfer avec la précision d'un entomologiste. Les âmes souffrent et révèlent peu à peu leur secret, pendant que se déroule autour des protagonistes le grand barnum des enjeux de la vie et de la mort. La lecture nous assèche la bouche, on se sent brisé par le sable et la chaleur, les coups de feu partent plus vite que le fracas de leur description, on se sent le témoin interdit d'une séquence de vie plus vraie que nature. A Warlock, l'histoire s'écrit sous le regard de Satan, car chacun des personnages magnifiques du roman vaut moins que le papier utilisé à les décrire. Chaque homme, chaque femme racontée ressemble à un personnage légendaire de l'épopée américaine, car outre le Marshall Clay Blaisedell (le héros aux pistolets d'or) et son double ambigu Tom Morgan, les méchants symbolisés par la famille McQuown ont leur place dans le grand livre de l'histoire. Il y a tant d'autres personnages secondaires plus vivants que les voisins de mon immeuble que la tâche de les décrire ressemblerait à un défit lancé à la littérature. De fait, Hall construit une œuvre d'art à la puissance rare, et l'on se prend à faire de Warlock le Pequod de Moby Dick et de la première sortie de Blaisedell avec ses colts d'or, le même moment légendaire que celui qui accompagne la première apparition claudicante d'Achab sur le pont de son navire. C'est là un très grand livre qui doit se consommer comme un grand vin, lentement, avec délectation. Entrer dans Warlock est comme entrer dans un monde vivant, dévorer les peintures interdites d'un monde disparu, et s'en réjouir.

 

Par Le loup bleu - Publié dans : Oakley Hall
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Lundi 2 avril 2012 1 02 /04 /Avr /2012 19:11

Il faut dater cette œuvre au carbone 14 pour la relier à la quintessence des œuvres de Jean Giono. Elles lui sont contemporaines et pourtant ne se comparent pas. On cherche partout la vigueur de ses œuvres majeures mais sans relier ces quelques nouvelles à son mouvement global. On y trouve bien le réalisme cru du microcosme rural et l'indéfinissable aura fantastique touchant à une inventive poétique de la nature, mais on attend d'autres variations sur le thème de l'humanité que ces sept petits bruissements. On a le sentiment de se trouver en présence d'une production mineure, d'études de cas ou de bouts d'histoires abandonnés que l'éditeur a rassemblés en raclant ses fonds de tiroir pour profiter de l'aura du grand homme, histoire d'accomplir le mythe de la transformation du plomb en or. Ce qui, il faut bien le dire, est le paradigme de beaucoup des éditeurs. Mais c'est vraiment triste car j'idolâtre Jean Giono bien au-delà de la propension des collèges de France à porter son nom, et en commençant par son œuvre première, la trilogie de Pan (Colline, Un de Baumugnes et Regain), où la sueur des hommes se mêle à la réalité crue de la nature et crée des œuvres justes et profondes, gonflées de vie, de vibration, de peur, et qui est, pour tout dire, belle et passionnante. Voilà une édition des faces B d'un grand parolier des chants de la terre qui ne sert pas son auteur. Je me mets à la place de celui qui voudrait découvrir cette âme merveilleuse par ce petit recueil douteux et qui forgerait son opinion à partir de cette seule édition. Giono est un grand parmi les grands, mais ce recueil comme économie antithétique est lui, petit parmi les petits.

Par Le loup bleu - Publié dans : Jean Giono
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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 17:51

Inutile de traduire l'histoire de la quête de La Tour Sombre en un rapide résumé pour les heureux égarés qui le trouveraient entre leurs mains par hasard. Ici, aux portes du quatrième tome, il ne peut s'agir que d'un choix délibéré ou d'une intuition puissante portée par le shining. Pour ceux que la maudite tentation d'en savoir plus en abjurant le vœu sacré du lecteur est plus forte que la peur du châtiment (par exemple lire la fin après le début), vous tiendriez dans les mains un joyau passif dont tous les pouvoirs disparaitraient à l'instant même ou vous voudriez les saisir.

Ce volume reprend la quête où elle s'était arrêtée dans le tome précédent, mais dans le seul but de faire un lien vers une autre histoire, la légende de Roland, sa biographie à peine révélée jusque-là par quelques détails troublants. Que s'est-il passé avec Suzanne, l'amour de sa prime jeunesse dont le souvenir longuement ressassé le hante jusqu'à l'amertume et parfois jusqu'à la folie ? Qu'est-il arrivé à lui et son Ka tet juste après qu'il soit devenu un Pistolero ? Pourquoi le monde se trouvait-il alors à ce point de bascule où les temps anciens glissaient vers les temps sombres ? Magie et Cristal est un récit nostalgique, un récit sépia prenant toute sa dimension tragique par le souffle raréfié des souvenirs, un flash back de 800 pages nous aidant à mieux connaitre le personnage central de l'histoire.

Le sachant à l'avance, j'entamais la lecture du livre avec une impatience pleine de ressentiment à l'adresse de celui qui allait me faire perdre mon temps avec cette vieille histoire d'amour prépubère, du genre qui nous fait bailler d'ennui quand notre meilleur ami y trouve la source de tous ses malheurs. Pire encore, je soupçonnais King de vouloir faire tirer son histoire en longueur pour garnir un tome supplémentaire tout en foulant aux pieds notre désir de connaitre les derniers rebondissements de la quête principale. Je m'accrochais donc au livre comme on s'accroche à l'horloge lorsqu'il s'agit de traverser sans espoir d'accélérer le temps une longue plage d'ennui. Je pensais avoir du courage, et j'avais tord. J'étais innocent. En fait, j'allais me plonger dans une nouvelle histoire, qui, loin d'être barbante, s'est mise aussitôt à palpiter comme un récit captivant, et loin d'éclairer seulement le passé de Roland, a illuminé l'ensemble de l'histoire, rendant ce monde complexe de plus en plus cohérent et laissant voir sous le plaisir de lecture, l'immense travail de l'artiste qui tisse peu un peu son sujet comme un tapissier l'aurait fait de son œuvre de maitrise.

Par Le loup bleu - Publié dans : Stephen King
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Lundi 12 mars 2012 1 12 /03 /Mars /2012 19:13

Demandez à quelqu'un de votre entourage s'il connait Maurice Dantec, et vous avez toutes les chances de le voir vous sourire béatement en éludant la question d'un geste vague de la main, murmurant : le Chorégraphe ? Non, non, l'écrivain. Celui de la Sirène rouge, celui des Racines du mal. Celui là donc. Maurice G. Dantec, l'un des types les plus doués de sa génération. Un type dont le talent semblait aussi prometteur que celui de Nicolas Anelka à ses débuts (pardonnez l'abstraction comparative), le même enthousiasme, le même potentiel, la même technique à tomber par terre et qui vous fait dire que vous êtes en train d'assister à l'éclosion d'un grand parmi les grands, la seule superstition vous empêchant d'aller jusqu'au cliché de la prédisposition divine. Mais le cri d'instinct qui ressemble à : ce gars va devenir l'as des as dans son domaine s'étouffe comme une quinte à l'opéra. La réalité est plus têtue que le talent brut. Je laisse ici les grands espoirs portés à l'adresse de Nicolas Anelka pour me consacrer sur celui qui nous livre ce recueil de trois nouvelles concentrant à elles seules tous les espoirs et toutes les errances de notre animal de foire.

Car il faut le dire et le redire, le travail de Dantec mérite souvent tous les superlatifs : histoire forte, style impeccable et jouissif, des plages de puissance littéraire à vous couper le souffle. Mais son travail flirte aussi de plus en plus tôt avec le précipice et nous fait voir avec acuité le danger, le piège, l'orgueil qu'il y a d'accorder à son intelligence la tribune qu'elle ne mérite pas. Si Dantec se satisfaisait de nous raconter des histoires sans nous faire la démonstration qu'il est le seul à comprendre vraiment la nature des choses, nous gagnerions en plaisir de lecture sans gâter le vaste et complexe continuum mondial.

Qu'on soit pour ou contre, les digressions métaphysiques de notre ami sont souvent promptes à nous filer la nausée sans nous avoir au préalable conduit à l'ivresse. Il faudrait que Dantec cesse de vouloir être plus que lui-même pour se contenter de devenir, et c'est déjà pas mal, l'un de nos écrivains le plus doué et le plus enthousiasmant du siècle. Je doute qu'il n'y arrive jamais, car sa maladie n'a pas l'air de se résorber et il tombe de plus en plus vite dans ses travers pâteux et gonflés à la sémantique technico-religieuse, qui forme comme des abcès à la surface de son œuvre. Tout est là, Vers le nord du ciel, la première nouvelle, commence par une description ahurissante de de la chute de la première tour du World Trade Center avant que l'histoire ne déraille par le truchement insupportable de l'auteur à nous démontrer qu'il est un monde à lui tout seul. La seconde est une histoire à la lourdeur d'une métaphysique de secte scandinave, quand à la troisième, Le monde de ce Prince, même rythme, même force des débuts qui s'étiole dans le néant de considérations complexes et littéralement, c'est un comble, vide de sens.

Saint Maurice Dantec, trouvez l'humilité de vous contenter de nous raconter des histoires. Pardonnez-nous notre ignorance, mais pour l'amour du ciel, revenez à vos sujets. Ne nous privez pas de vos meilleurs livres sous prétexte de collusions avec la pensée, vous devriez savoir, vous, que l'essentiel de la littérature n'est pas dans ce qui est dit, mais dans ce qui est montré. Et votre force en ce domaine n'est pas à discuter. Je vous lance cet appel, prenez le comme celui d'un admirateur fidèle et ne vous en offusquez pas. Dans vos meilleurs moments, vous faites de l'ombre à tous ceux qui écrivent en France depuis plusieurs décennies, dans les pires, vous donnez l'occasion à ceux qui n'ont pas un micron de votre talent de dormir tranquille, battez-vous donc pour construire une nouvelle échelle dont vous ne seriez pas prêt d'être chassé, battez-vous pour nous faire connaitre de nouvelles nuits blanches.

On peut toujours rêver.

 

Par Le loup bleu - Publié dans : Littérature Fantastique
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