L'entrée au Panthéon est le fruit d'une longue réflexion politique, y entrer par
la grande porte nécessite d'être mort et d'avoir bien servi la nation. Mais notre Panthéon personnel ne souffre pas de limitation, les tombes comme les photos y sont légions et les arbitres
solitaires loin de toutes discordes. Certains y entrent, d'autres pas, mais chacun qui s'y trouve n'en sort jamais. Je n'ai besoin de personne pour désigner du doigt l'étagère où se trouvent Au
dessous du Volcan de Malcom Lowry, Crime et Châtiment de Dostoïevski, L'Adieu aux Armes d'Hemingway, Central Europe de Vollmann, Moby Dick de Melville, American Psycho de Ellis, et quelques
autres dont l'inventaire ne trouve pas sa place dans ces quelques lignes. Mais je veux pourtant y faire une nouvelle entrée : Warlock de Oakley Hall.
Nous voici dans un Western pur jus (adapté à l'écran en 1959 sous le titre de L'homme aux colts d'or) dont la matière trace les lignes d'une humanité vacillante où les seules richesses à se partager se résument entre les chevaux, le destin, l'orgueil et l'honneur. Le parti pris de Hall est de nous faire vivre ces quelques mois d'enfer avec la précision d'un entomologiste. Les âmes souffrent et révèlent peu à peu leur secret, pendant que se déroule autour des protagonistes le grand barnum des enjeux de la vie et de la mort. La lecture nous assèche la bouche, on se sent brisé par le sable et la chaleur, les coups de feu partent plus vite que le fracas de leur description, on se sent le témoin interdit d'une séquence de vie plus vraie que nature. A Warlock, l'histoire s'écrit sous le regard de Satan, car chacun des personnages magnifiques du roman vaut moins que le papier utilisé à les décrire. Chaque homme, chaque femme racontée ressemble à un personnage légendaire de l'épopée américaine, car outre le Marshall Clay Blaisedell (le héros aux pistolets d'or) et son double ambigu Tom Morgan, les méchants symbolisés par la famille McQuown ont leur place dans le grand livre de l'histoire. Il y a tant d'autres personnages secondaires plus vivants que les voisins de mon immeuble que la tâche de les décrire ressemblerait à un défit lancé à la littérature. De fait, Hall construit une œuvre d'art à la puissance rare, et l'on se prend à faire de Warlock le Pequod de Moby Dick et de la première sortie de Blaisedell avec ses colts d'or, le même moment légendaire que celui qui accompagne la première apparition claudicante d'Achab sur le pont de son navire. C'est là un très grand livre qui doit se consommer comme un grand vin, lentement, avec délectation. Entrer dans Warlock est comme entrer dans un monde vivant, dévorer les peintures interdites d'un monde disparu, et s'en réjouir.
Il faut dater cette œuvre au carbone 14 pour la relier à la quintessence des
œuvres de Jean Giono. Elles lui sont contemporaines et pourtant ne se comparent pas. On cherche partout la vigueur de ses œuvres majeures mais sans relier ces quelques nouvelles à son mouvement
global. On y trouve bien le réalisme cru du microcosme rural et l'indéfinissable aura fantastique touchant à une inventive poétique de la nature, mais on attend d'autres variations sur le thème
de l'humanité que ces sept petits bruissements. On a le sentiment de se trouver en présence d'une production mineure, d'études de cas ou de bouts d'histoires abandonnés que l'éditeur a rassemblés
en raclant ses fonds de tiroir pour profiter de l'aura du grand homme, histoire d'accomplir le mythe de la transformation du plomb en or. Ce qui, il faut bien le dire, est le paradigme de
beaucoup des éditeurs. Mais c'est vraiment triste car j'idolâtre Jean Giono bien au-delà de la propension des collèges de France à porter son nom, et en commençant par son œuvre première, la
trilogie de Pan (Colline, Un de Baumugnes et Regain), où la sueur des hommes se mêle à la réalité crue de la nature et crée des œuvres justes et profondes, gonflées de vie, de vibration, de peur,
et qui est, pour tout dire, belle et passionnante. Voilà une édition des faces B d'un grand parolier des chants de la terre qui ne sert pas son auteur. Je me mets à la place de celui qui voudrait
découvrir cette âme merveilleuse par ce petit recueil douteux et qui forgerait son opinion à partir de cette seule édition. Giono est un grand parmi les grands, mais ce recueil comme économie
antithétique est lui, petit parmi les petits.
Inutile de traduire l'histoire de la quête de La Tour Sombre en un rapide résumé
pour les heureux égarés qui le trouveraient entre leurs mains par hasard. Ici, aux portes du quatrième tome, il ne peut s'agir que d'un choix délibéré ou d'une intuition puissante portée par le
shining. Pour ceux que la maudite tentation d'en savoir plus en abjurant le vœu sacré du lecteur est plus forte que la peur du châtiment (par exemple lire la fin après le
début), vous tiendriez dans les mains un joyau passif dont tous les pouvoirs disparaitraient à l'instant même ou vous voudriez les saisir.
Demandez à quelqu'un de votre entourage s'il connait Maurice Dantec, et vous avez
toutes les chances de le voir vous sourire béatement en éludant la question d'un geste vague de la main, murmurant : le Chorégraphe ? Non, non, l'écrivain. Celui de la Sirène rouge,
celui des Racines du mal. Celui là donc. Maurice G. Dantec, l'un des types les plus doués de sa génération. Un type dont le talent semblait aussi prometteur que celui de Nicolas Anelka à ses
débuts (pardonnez l'abstraction comparative), le même enthousiasme, le même potentiel, la même technique à tomber par terre et qui vous fait dire que vous êtes en train d'assister à l'éclosion
d'un grand parmi les grands, la seule superstition vous empêchant d'aller jusqu'au cliché de la prédisposition divine. Mais le cri d'instinct qui ressemble à : ce gars va devenir l'as des as
dans son domaine s'étouffe comme une quinte à l'opéra. La réalité est plus têtue que le talent brut. Je laisse ici les grands espoirs portés à l'adresse de Nicolas Anelka pour me consacrer sur
celui qui nous livre ce recueil de trois nouvelles concentrant à elles seules tous les espoirs et toutes les errances de notre animal de foire.

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